IoT et rénovation énergétique : comprendre le comportement du bâtiment

Temps de lecture : 5 minutes

Sortir du diktat des matériaux pour envisager la rénovation énergétique selon une approche quantifiable et vérifiable, voilà ce que proposent les objets connectés appliqués au domaine. Rencontre avec deux acteurs du secteur. 

Et si les objets connectés pouvaient-être une arme contre l’exclusion énergétique ? C’est la conviction de Stéphane Bollon, directeur général délégué d’Energisme, entreprise spécialisée dans le monitoring des consommations énergétiques et de Gilles Berhault, délégué général de la Fondation des Transitions et de l’association Stop exclusion énergétique

La question est loin d’être anecdotique. La précarité énergétique – soit « un ressenti de ne pas avoir assez chaud l’hiver et d’avoir trop chaud l’été », présente Gilles Berhault – touche 12 millions de Français, dont un million de personnes en très grande difficulté et vivant dans des logements indignes, rappelle-t-il. Si les architectes des bâtiments neufs peuvent intégrer des matériaux innovants, cela ne représente que 2 % des logements, insiste-t-il. « La priorité, c’est la rénovation. »

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Le comportement d’un bâtiment

« Lorsque l’on pense rénovation énergétique, on pense tout de suite matériaux. C’est légitime, mais ce n’est pas suffisant », martèle Stéphane Bollon. Une approche concentrée exclusivement sur l’isolation physique des bâtiments qu’il appelle le « diktat des matériaux ». « Ce n’est pas parce qu’on isole mieux un bâtiment qu’il sera moins gourmand en énergie. Il faut regarder l’ensemble des inducteurs de consommation », juge-t-il.

Pour agir au mieux sur les pertes d’énergies, il faut connaître l’usage d’un bâtiment et son comportement. Une tâche rendue possible par les objets connectés qui permettent de collecter cette information. « Quand on prend l’ensemble des données fournies par le bâtiment, on peut avoir l’intelligence des données avec un historique. » Le spécialiste du monitoring énergétique cite les données de températures intérieures en fonction de celles l’extérieur, le fonctionnement d’une climatisation en fonction de son âge, le fonctionnement d’une chaufferie, mais aussi les données météorologiques puisque « le comportement d’un bâtiment dans les régions froides ou chaude n’est pas le même ».

Une collecte de données qui permet de faire des comparaisons intelligentes entre des typologies de bâtiments quel que soit leur endroit et en les remettant dans leur contexte, dit-il. Surtout, de prendre des décisions éclairées.

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L’opposabilité de la donnée 

C’est là l’un des atouts principaux de la donnée : elle permet de mesurer. « En isolant des bâtiments, on pense qu’on va réduire la consommation de manière théorique. Mais on ne sait pas par rapport à quoi puisque rien n’est fait pour mesurer. » Désormais, grâce à ces capteurs, il est possible de fournir une mesure avant/après, de déterminer l’efficacité d’une action sur la déperdition d’énergie et d’adapter la gestion des inducteurs de consommation. Une « opposabilité » de la donnée, terme juridique qui décrit une situation reconnue par les tiers. « C’est quelque chose qu’on peut mettre sur la table et où l’on peut jouer le rôle de tiers de confiance, vulgarise Stéphane Bollon. Les données sont claires d’entrée de jeu. »

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Stratégie publique 

Des chiffres tangibles qui devraient aiguiller les décisions des pouvoirs publics dont les plans de rénovation énergétique se chiffrent à plusieurs milliards d’euros. Pour Gilles Berhault, Délégué général de l’association Stop exclusion énergétique, c’est le double enjeu de la data.

- D’un côté, l’aspect opérationnel, déroule-t-il. « Ce sont les capteurs, savoir plus précisément ce qu’il se passe et éviter l’effet rebond, lorsque les gens après avoir eu très froid se chauffent à 23 degrés, ce qui crée de nouveaux gaspillages ». Pour Berhault, cette action concrète permet de redonner la responsabilité à l’utilisateur. « Il faut que les gens puissent voir ce qu’ils consomment, à quel endroit, combien ça coûte. »

- De l’autre, les décisions publiques et les stratégies territoriales. Pour cela, il faut partager la donnée publique, la croiser et la rendre intelligente, estime Gilles Berhault avant de citer l’action d’Etalab, organisme public chargé de la stratégie open data de l’État français.

Déjà, Energisme travaille avec une multitude d’acteurs : collectivités territoriales, usines, Ehpad, hôpitaux, écoles, secteur tertiaire, banques, égraine Stéphane Bollon. « Tout le monde est concerné. »

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Méfiance 

Pourtant, de l’avis des deux experts, la révolution des données dans le domaine de la rénovation énergétique tarde. Une question de génération et de compétence, avance Stéphane Bollon. « L’IoT est peu enseigné dans les écoles, y compris dans les écoles d’ingénieurs. Il y a un décalage. » Ensuite, une question de méfiance, regrette Gilles Berhault. « Historiquement, il y a une vraie difficulté culturelle des acteurs de l’écologie par rapport à la donnée, au numérique. Il s’agit de questions de surveillance, de doutes par rapport à la bonne volonté des entreprises, d’inquiétude de se faire manipuler. C’est un vrai frein culturel, même s’il est en train de bouger. »

Gilles Berhault reconnaît l’importance de ces problématiques. Sur l’enjeu écologique des objets en eux-mêmes d’abord. « Évidemment, il faut sortir de l’obsolescence programmée, de ces gros serveurs et de leurs climatisations » très énergivores, dit-il. Mais le secteur de l’IoT est en bonne voie, estime les deux experts : bon nombre de ces objets sont des capteurs très légers, sans écran (ils envoient les informations directement au téléphone de l’utilisateur, capable de mettre les informations en image) et qui peuvent fonctionner plusieurs années sur une seule batterie. « Les technologies sont matures, légères, robustes et peu chères », insiste Stéphane Bollon.

La cybersécurité est aussi prise au sérieux : pas question que la domotique devienne le terrain de jeu des hackers, qui pourraient « créer plein de problèmes comme jouer avec la température », observe Gilles Berhault.

Quant à la question des données personnelles, les acteurs l’ont déjà pris à bras le corps, fait savoir Stéphane Bollon. « Aujourd’hui, on est capable d’anonymiser ces données. Elles sont utilisées à des fins statistiques : le sujet n’est pas de savoir si tel ménage consomme plus qu’un autre mais de voir à grande échelle comment des bâtiments équivalents se comportent. » « On a beaucoup plus à gagner qu’à perdre dans ce mouvement », conclut Stéphane Bollon.

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