INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Comment la technologie impacte‐t‐elle les médias ?

Les robots vont‐ils remplacer les journalistes ? L’intelligence artificielle est‐elle responsable de la diffusion des fake news ou au contraire, est‐elle la seule à pouvoir les contrer ? Est‐ce que, demain, nous vérifierons l’authenticité d’une information grâce à la blockchain ? Retour sur ces interrogations avec le philosophe et chercheur Jean‐Gabriel Ganascia.

 

Jean‐Gabriel Ganascia

 

Jean‐Gabriel Ganascia est professeur d’informatique à Sorbonne Université, chercheur en intelligence artificielle au Laboratoire Informatique de Paris 6 (Lip6) et président du comité d’éthique du CNRS. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et notamment de « Le mythe de la Singularité : faut‐il craindre l’intelligence artificielle ? », paru aux éditions du Seuil en 2017.

 

Aujourd’hui, la diffusion des médias passe prioritairement par Internet : 76,7% des Français, soit 40,4 millions d’individus, lisent désormais au moins un titre de presse en version numérique par mois (source : ACPM, 2018). Pour les acteurs du secteur, c’est la possibilité de collecter de nombreuses données : visites sur un article, temps passé à le lire, historique de consultation d’un profil donné, parcours sur les sites… Des données grâce auxquelles ils peuvent bénéficier des apports de l’intelligence artificielle.

 

« Sans le savoir, les médias font de l’intelligence artificielle depuis longtemps, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose dans le Bourgeois Gentilhomme », explique Jean‐Gabriel Ganascia. Si l’usage le plus fréquent est lié la recommandation de contenus, de plus en plus, certains acteurs confient la rédaction de certains articles à une intelligence artificielle. Pour autant, l’IA n’est pas la seule technologie qui intéresse les médias. Les formats numériques nous amènent vers une consommation plus sociale des contenus, tandis que la blockchain est envisagée par certains pour assurer la fiabilité d’une information…

 

L’IA, notre nouvelle curatrice de contenus

 

En moyenne, les Français passent chaque jour 4h48 sur Internet et 1h22 sur les réseaux sociaux. Et, chaque minute, 38 194 photos sont postées sur Instagram, 347 222 tweets sont publiés et plus de 2,4 millions de requêtes sont effectuées sur les moteurs de recherche.

 

Nous sommes exposés quotidiennement à des centaines et des centaines de posts, d’articles, de vidéos… Un déluge informationnel – on parle souvent d’infobésité – qui, à la longue, peut entraîner fatigue, lassitude et même anxiété (d’avoir trop de choix, de manquer quelque‐chose…).

 

Comment l’intelligence artificielle peut‐elle nous aider à surnager dans ce torrent de contenus ? L’IA a un talent précieux qui lui permet de proposer aux visiteurs d’un site ou aux consommateurs d’un contenu des recommandations personnalisées. En fait, elle est capable d’étudier les profils des internautes pour leur fournir l’information qui correspond à leurs souhaits et à leurs attentes. « Il s’agit par exemple de proposer à un internaute un article similaire à celui qu’il vient de prendre le temps de lire », précise Jean‐Gabriel Ganascia.

 

Un exemple ? TF1 pousse aux visiteurs de sa plateforme myTF1 des contenus personnalisés en s’appuyant sur les données fournies par les utilisateurs (informations renseignées dans l’espace personnel, historique de navigation…). Pour cela, le groupe s’appuie sur l’intelligence et sur des modèles qui vont du plus simple (proposer un épisode de série à la suite d’un autre), au plus complexe (recommander des vidéos en fonction des contenus visionnés dans les semaines précédentes). Objectif : offrir un service personnalisé aux internautes, et un choix « guidé » qui va permettre de les préserver des affres du choix, mais aussi de les fidéliser en les poussant à rester le plus longtemps possible sur la plateforme.

 

Bien sûr, TF1 n’est pas le seul acteur à avoir mis en place ce type de dispositif. La plupart des titres de presse en ligne proposent à la fin de chaque article des recommandations de lecture, les réseaux sociaux poussent les posts censés nous intéresser… Et, dans une grande partie de ces scénarios, c’est l’IA qui est aux manettes !

 

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Le risque ? L’enfermement dans une bulle de filtre

 

Pour les internautes, se remettre aux recommandations des algorithmes, c’est cependant s’exposer aux effets de la bulle de filtre, dans laquelle ils ne vont trouver que du contenu qui leur plaît, parce qu’il correspond à leurs habitudes ou à leur profil. Une personnalisation qui peut provoquer un isolement intellectuel et culturel.

 

« En ne recevant que les informations qui sont en adéquation avec nos idées, nous nous confortons dans nos croyances et valeurs alors qu’il est nécessaire de s’ouvrir vers d’autres sources et de se confronter à des avis contraires » Jean‐Gabriel Ganascia

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Changement de modèle pour les médias ?

 

Puisqu’elles ont une influence sur la consommation, les fonctionnalités de recommandation de l’IA impactent le modèle des médias et leur financement

 

L’IA va suggérer la lecture de certains articles par rapport à d’autres, ce qui va les faire remonter dans les fils d’actualités, les feeds et le référencement. Pour faire grandir leur audience, les médias vont s’appuyer sur ces articles pour planifier leur production de contenus : ils vont couvrir les événements qui « font cliquer », développer les thématiques qui attirent du trafic…

Les médias se fient aux algorithmes pour couvrir des sujets et ça c’est nouveau. Et cela va prendre de plus en plus d’importance car, demain, l’IA va également prendre en compte les retours utilisateurs pour pousser du contenu.

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Bientôt des robots‐journalistes ?

 

« Il faut être très clair sur ce point : les robots ne vont pas remplacer les humains », rassure Jean‐Gabriel Ganascia.

 

Certes, des actions peuvent être automatisées. Grâce à l’intelligence artificielle, le journaliste peut par exemple utiliser la traduction automatique, ce qui est un apport considérable. L’IA peut également générer du texte automatiquement pour certains articles qui nécessitent une écriture simple et répétitive comme ceux s’appuyant sur les cours de la Bourse.

 

On peut citer l’exemple du journal Forbes qui, pour faire gagner du temps à ses contributeurs, utilise l’intelligence artificielle afin de proposer des trames d’articles déjà faites. Ces trames sont impubliables en l’état car il s’agit en quelque sorte d’un squelette d’article. Mais elles permettent au rédacteur de gagner du temps. Il devra néanmoins enrichir cette trame, veiller au style et choisir les illustrations… Des tâches encore trop complexes pour une machine.

 

Autre exemple, plus proche de chez nous. En 2015, Le Monde et L’Express ont travaillé avec une IA capable de retranscrire les résultats des élections régionales dès que les informations arrivaient sur le site du ministère de l’Intérieur. Cela a permis aux deux titres de couvrir 36 000 communes instantanément : sans l’IA, ils n’auraient pu en couvrir qu’une centaine tout au plus.

L’IA se positionne comme un assistant du journaliste, elle est là pour l’aider

 

Jean‐Gabriel Ganascia évoque le data journalisme comme évolution possible du métier. Tous les événements sociaux ou politiques laissent des traces sur les réseaux sociaux. Collectées et analysées par des algorithmes, elles donnent un aperçu des influenceurs impliqués, des émotions et arguments exprimés. Le journaliste peut s’appuyer sur ces données pour orienter une enquête ou renforcer une analyse.

 

Bien sûr, tout cela n’est possible que si les journalistes sont formés à l’usage et au décryptage des données et que les rédactions sont équipées des bons outils.

 

L’IA n’est pas responsable de son utilisation

 

« La confiance du public est un enjeu majeur dans le secteur du journalisme. Il faut fournir des méthodes au public pour qu’il puisse se repérer dans le flux et l’immédiateté de l’information, notamment sur les réseaux sociaux » Jean‐Gabriel Ganascia

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L’intelligence artificielle pourrait aider les lecteurs à interpréter et vérifier les informations, à travers des outils qui permettent d’analyser la donnée et d’en restituer une visualisation claire et impactante. Le lecteur comprendrait ainsi mieux les enjeux d’un fait, et pourrait tirer ses propres conclusions. Or, un public qui comprend est un public mieux informé qui ne propagera pas de fake news.

 

A contrario, l’IA peut également être utilisée pour falsifier l’information. On parle parfois d’algorithmes de fake news. Ces algorithmes peuvent prendre des formes diverses. Ils peuvent être conçus par des plateformes d’hébergement et de consommation de vidéos pour pousser des contenus polémiques, voire faux. Certains partis ou entités à visée politiques également peuvent développer des algorithmes agissant notamment sur les réseaux sociaux pour mettre en avant leurs contenus diffamatoires.

 

Outre les algorithmes, les prouesses techniques permises par l’IA peuvent servir à fabriquer de fausses vidéos et faire dire ce qu’on veut à qui on veut. Par exemple, avec l’IA, on peut faire dire à Barack Obama que le réchauffement climatique n’existe pas !

 

En fait, l’intelligence artificielle, suivant la manière dont elle est utilisée, peut autant aider à détecter les fake news qu’à les propager. C’est un outil au service de l’humain et il ne tient qu’à nous de bien nous comporter et de l’utiliser à bon escient. « La machine ne peut pas nous imposer un mode de pensée », déclare Jean‐Gabriel Ganascia.

 

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Vers une nouvelle relation avec le lecteur

 

La consommation de l’information évolue en permanence. Alors que la presse écrite était hier le canal privilégié de diffusion de l’information, il est aujourd’hui utilisé par 46 % des français, le reste préférant le canal numérique pour consommer davantage en itinérance. L’apparition de la liseuse s’intègre parfaitement bien dans ce phénomène sociétal car elle permet de stocker plusieurs livres dans un contenant léger et pratique. Ainsi, nous pouvons consommer nos contenus partout où nous le souhaitons.

 

« Nous allons vers une consommation plus sociale de la lecture », note Jean‐Gabriel Ganascia. Le chercheur évoque le fait de pouvoir commenter un article en ligne, de réagir aux contenus sur les réseaux sociaux… « Les échanges et leur l’instantanéité sur des productions écrites sont de nouveaux rapports entre le lecteur et l’auteur », indique‐t‐il.

 

Jean‐Gabriel Ganascia va même plus loin en suggérant l’idée d’un social book, un livre collectif nourri des commentaires des lecteurs. Bien que le concept puisse paraître révolutionnaire, il s’inspire en réalité de la lecture de la Bible, où les commentaires des différents apôtres permettaient de comprendre les textes et les références.

 

De quoi s’agirait-il ? D’un livre interactif et numérique où tout le monde pourrait ajouter son grain de sel pour éclairer les futurs lecteurs, en commençant par l’auteur qui lèguerait avec son ouvrage des commentaires pour faire réfléchir à la suite de l’histoire et laisser libre court à l’imagination. « L’écriture ne s’imposerait plus comme un canal descendant mais deviendrait participative et le lecteur ne serait alors plus passif mais actif », explique Jean‐Gabriel Ganascia.

 

Et la blockchain dans tout ça ?

 

La blockchain, ou chaîne de blocs, est un protocole de distribution de données dans un registre partagé. Cette technologie permet de stocker et de partager des informations de façon sécurisée, puisque la donnée n’est pas centralisée ou détenue par un seul acteur, mais par tous. Lorsque deux parties souhaitent rendre leur contenu inaltérable, elles n’ont plus besoin de passer par un tiers de confiance. La blockchain signe donc la fin des intermédiaires et facilite la traçabilité des données. Un paradigme susceptible d’intéresser le monde des médias.

 

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La plateforme Civil souhaite ainsi se lancer sur la blockchain pour favoriser les interactions directes entre les journalistes et les lecteurs. Ces derniers pourraient directement rémunérer ceux qu’ils aiment lire et l’information peut être diffusée en « circuit court ».

 

Est‐ce pour autant le moyen d’assurer la véracité de l’information et d’en vérifier les sources ? Pas si sûr. « On pourrait très bien diffuser des fake news sur la blockchain et cela aurait un effet pernicieux », tempère Jean‐Gabriel Ganascia.

 

Pour le philosophe, la blockchain ne peut pas bloquer la diffusion de fake news puisqu’elle ne peut pas certifier la véracité des informations. Seul le journaliste est en mesure de dire si un contenu est fiable et validé, de par notamment, son travail d’enquête. Or, vérifier la source peut se faire sans blockchain : on peut déjà y avoir accès via les éditions de journaux. En revanche, il reste à trouver un moyen pour authentifier l’information… Une nouvelle investigation à mener !