<span class="dquo">«</span> Le sujet de l’accessibilité numérique prend de l’importance » – Philippe Trotin
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« Le sujet de l’accessibilité numérique prend de l’importance » – Philippe Trotin

Législation, enjeux, bonnes pratiques : tour d’horizon de l’accessibilité numérique avec Philippe Trotin, son référent en la matière chez Microsoft France.

 

Alors que l’accessibilité numérique est considérée par l’Europe comme une obligation citoyenne, elle n’est pas encore une réalité pour bon nombre d’entreprises françaises. Anticipant d’éventuelles contraintes légales ou se saisissant de ce sujet désormais plus visible, elles sont toutefois de plus en plus nombreuses à s’y intéresser. Philippe Trotin, référent accessibilité chez Microsoft France, qui a fait du sujet un pilier stratégique, nous livre ici son expérience en la matière.

 

Philippe Trotin

Microsoft France

Comment définissez-vous l’accessibilité numérique ?

 

Philippe Trotin : L’accessibilité numérique recoupe à la fois la conception et le développement de solutions assurant une utilisation indépendamment des capacités des utilisateurs mais aussi la qualité de pouvoir être utilisé par des personnes en situation de Handicap. Et je ne fais pas uniquement référence ici aux handicaps physiques, visibles et permanents : les handicaps temporaires comme par exemple un bras cassé à la suite d’une chute ou encore une cataracte pour des personnes âgées est beaucoup plus fréquent. Il existe également des cas de handicaps situationnels : nous pouvons prendre l’exemple d’un barman ayant des difficultés de compréhension dans un café très bruyant ou une personne voyageant à l’étranger voulant passer commande dans un restaurant ou il ne parle pas la langue. L’accessibilité numérique doit en fait couvrir toutes les problématiques d’interaction d’une personne avec son environnement.

Pouvez-vous nous citer des exemples ?

 

En termes de solutions, on pourrait citer les outils d’interaction vocale — une fonction désormais native de la suite Office 365 — ou de traduction sur les mobiles (cf. Microsoft Translator). Notons d’ailleurs que certains besoins initialement spécifiques à un handicap peuvent donner lieu in fine à des applications universelles : c’est le cas par exemple du régulateur de vitesse conçu initialement pour résoudre des situations de handicap ou des outils de sous-titrage, destinés au départ aux personnes sourdes ou malentendantes. Enfin, comme je le disais, il est très important de prendre en compte la question de l’accessibilité en amont, dès la conception de solutions. Microsoft propose ainsi aux développeurs une boîte à outils « Design Inclusif » dont le principe est de permettre de confronter le design envisagé pour une solution à des persona représentant différents types de handicap. C’est un moyen d’identifier dans sa conception des usages non inclusifs, d’apprendre de la diversité et donc d’adapter la solution afin qu’elle convienne à tous.

 

Rendre vos propres applications accessibles et permettre à des développeurs de favoriser l’accessibilité sont donc les deux enjeux majeurs du sujet pour Microsoft ?

 

J’en citerais même trois ! Il s’agit d’abord effectivement de faire en sorte que l’ensemble des logiciels et outils que nous développons soit accessibles à tous et donc faciles d’utilisation. Des solutions doivent être proposées aux personnes en situation de handicap afin qu’elles puissent travailler, se connecter à distance ou encore interagir autrement avec leur ordinateur — on peut par exemple aujourd’hui piloter son interface Windows avec les yeux grâce à un partenariat avec Tobii.  Ensuite, il faut faire en sorte que le sujet de l’accessibilité soit pris en compte dès le départ par tous les développeurs, qu’ils soient eux-mêmes ou non en situation de handicap. Enfin, il y a tout un travail de sensibilisation et d’influence à mener pour changer la culture. Les entreprises doivent comprendre qu’elles ont besoin de personnes en situation de handicap. Ces dernières reflètent non seulement la diversité humaine nécessaire à toute société, mais elles constituent aussi des « testeurs » essentiels en termes d’accessibilité. Si elles arrivent à utiliser la solution proposée par l’entreprise, c’est qu’elle a été développée correctement !

 

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Quel est l’apport de l’intelligence artificielle en matière d’accessibilité ?

 

Nous sommes dans un environnement dans lequel il y a de plus en plus d’objets connectés qui captent des données que des algorithmes d’intelligence artificielle sont capables de traiter afin de fournir des services adaptés. Il peut s’agir d’informations — de la lumière, un son — que des personnes en situation de handicap ne seraient pas à même de percevoir elles-mêmes et qui seront traduites différemment : un son pourra par exemple prendre la forme d’une couleur. Aussi, quand le handicap provient d’un déficit d’un sens, l’intelligence artificielle peut être d’une grande aide. Mais il existe d’autres domaines ou cas dans lesquels elle a permis de grands progrès en termes d’accessibilité comme la captation et la retranscription de la voix humaine.

 

A lire aussi : https://www.linkedin.com/pulse/microsoft-lintelligence-artificielle-au-service-de-philippe-trotin/

Comment mesurer l’accessibilité d’une solution ? Quels sont les critères standards communs ?

 

Il y a désormais une directive européenne qui reconnaît l’accessibilité numérique comme une obligation citoyenne. En termes de normes, on peut citer la  Section 508 qui est américaine et la norme internationale WCAG 2.0 qu’on utilise généralement en France. Elle liste l’ensemble des caractéristiques que doit comporter une solution pour être considérée comme accessible. Tous les éditeurs de logiciels doivent publier des documents indiquant le degré de conformité de leurs solutions à cette norme : elles peuvent être accessibles à 100 %, comporter des limitations ou encore nécessiter des adaptations à la cible. Cette norme présente toutefois quelques limites. Prenons un exemple hors numérique : en mettant une rampe d’accès à côté d’un escalier, on répond à la norme. Cependant, si un fauteuil roulant ne peut pas tourner une fois en haut de la rampe, on ne peut pas parler d’accessibilité concrète. Dans le numérique, c’est pareil : au-delà de la conformité à la norme WCAG 2.0, nous sommes très attentifs à l’usage.

 

Existe-t-il des obligations légales en matière d’accessibilité des logiciels ?

 

Pour l’instant, en termes d’inclusion, il n’existe que l’obligation plus large, pour les entreprises de plus de 20 salariés, d’employer des personnes en situation de handicap dans une proportion de 6% de l’effectif total. Or, ces personnes doivent bénéficier d’un environnement accessible. C’est pourquoi Microsoft s’efforce de mettre à disposition de tous ses clients des outils bureautiques accessibles Windows 10 / Office 365 afin de permettre à chaque employé de bénéficier d’un environnement adapté. La seule obligation légale aujourd’hui, pour les éditeurs, est de publier des informations concernant le niveau de conformité de leur logiciel aux normes. Toutefois, la règlementation européenne étant en train de changer, de plus en plus d’entreprises anticipent une éventuelle contrainte légale et s’intéressent donc au sujet. Aux Etats-Unis, c’est déjà le cas : on peut intenter un procès à une entreprise si les documents publics qu’elle fournit ou ses sites Web ne sont pas accessibles.

 

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Faut-il en conclure que la contrainte, ou sa perspective, constitue pour les entreprises un moteur plus efficace que les bénéfices de l’accessibilité numérique en tant que telle ?

 

Ce n’est que partiellement vrai. La société évolue lentement… mais elle évolue ! La prise de conscience de l’importance de la diversité et de l’inclusion s’est même accélérée ces trois dernières années. Mieux : certaines entreprises ont compris que la prise en compte du handicap peut être un vecteur d’innovation. En effet, prenons deux groupes de personnes, l’un étant constitué d’individus de cultures, de sexes, de capacités différentes et l’autre d’individus ayant plus ou moins le même profil (âge, étude, …). Si vous demandez à chacun de travailler sur la conception d’une solution vous constaterez rapidement quel est le groupe le plus innovant ! Or, les entreprises traditionnelles, aujourd’hui confrontées à des concurrents plus récents et plus agiles — on parle bien d’un phénomène généralisé d’ubérisation de la société — savent qu’elles doivent miser sur l’innovation pour rester dans la course. L’accessibilité numérique n’est qu’un sujet parmi d’autres, mais il commence à prendre de l’importance. Je n’irais pas jusqu’à dire que toutes les entreprises jouent le jeu et s’y intéressent, mais ça évolue dans le bon sens.

Comment le sujet a-t-il évoluer au sein de Microsoft et quelles perspectives voyez-vous pour vous et le marché en général dans les années à venir ?

 

L’arrivée de Satya Nadella — qui a deux enfants en situation de handicap — à la direction générale de Microsoft aux États-Unis a été l’élément déclencheur de l’accélération de la prise en compte de l’accessibilité numérique, jusqu’à devenir un sujet pilier de l’entreprise. Nous avons désormais des référents accessibilité dans nos équipes Produits et les fonctionnalités d’accessibilités sortent à un rythme très soutenu. Je pense que le phénomène va encore s’accélérer, chez nous et sur le marché en général. Il existe en effet de nombreuses initiatives dédiées au sujet, hackathons ou ateliers, ainsi que de nombreuses start-up s’y intéressent.

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Où la France se situe-t-elle dans la prise en compte de l’accessibilité ?

 

Nous avions plutôt du retard en la matière, surtout en comparaison avec un pays comme l’Angleterre par exemple. Mais la France dispose de nombreux chercheurs de qualité et d’un système éducatif très performant. De plus, nous travaillons énormément sur l’intelligence artificielle. Tout ceci va permettre au pays de progressivement rattraper son retard en la matière.

Je pense que nous allons vers une société où la technologie va se mettre davantage au service de l’humain

 

Enfin, avez-vous des conseils ou bonnes pratiques à partager avec les entreprises qui s’intéressent au sujet ?

 

La première chose à faire est de se former. Cette étape est nécessaire pour mieux comprendre le sujet. La seconde est d’intégrer des personnes en situation de handicap, notamment dans les équipes de développement et de testeurs. Ensuite, il faut savoir que l’entreprise devra faire face, au-delà de la pure question d’accessibilité, à des enjeux liés plus généralement aux technologies comme l’éthique, la sécurité ou encore la consommation d’énergie. Prenons un exemple : si une application capte des données personnelles destinées à aider une personne en situation de handicap, la sécurité et confidentialité de celles-ci doivent être assurées. Concernant la consommation énergétique, je pense que l’accessibilité a plutôt un effet positif dans la mesure où elle tend vers une ergonomie plus efficace et des interfaces plus simples permettant d’optimiser les temps d’utilisation des applications.

 

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