Parcours de soins et plateforme de e‑santé : interview de Franck Le Ouay, CEO de Lifen

Temps de lecture : 6 minutes

Améliorer les parcours de soin, fluidifier et faciliter les échanges entre les différents acteurs du système de soin et permettre à la e‑santé de passer à un niveau supérieur : voici les challenges de Lifen, start-up et plateforme de santé française. Entretien avec son fondateur et CEO.

 

parcours de soins
Franck Le Ouay
Fondateur & CEO, Lifen

Franck Le Ouay est un ingénieur et entrepreneur français. En 2005, il cofonde Criteo, l’un des leaders mondiaux du marketing digital. Criteo est désormais une société publique cotée au Nasdaq depuis 2013. Il a ensuite cofondé Lifen en 2015, pour accélérer la révolution numérique dans le secteur de la santé.

Quelles sont les activités de Lifen et comment s’organisent-elles aujourd’hui ?

Lifen a été créée pour s’attaquer à un problème : comment faciliter les échanges médicaux entre les différents acteurs du système de soin comme les hôpitaux, les médecins généralistes, les patients et tous ceux qui se coordonnent autour de celui-ci. Historiquement, c’était mal géré, avec des envois postaux longs et fastidieux à gérer. Nous avons essayé de proposer une solution pour vraiment faciliter ce workflow là et le digitaliser. Nous avons eu un certain succès à ce niveau-là, puisque notre solution de messagerie sécurisée est désormais utilisée dans 600 établissements en France et que nous envoyons 2,5 millions de documents par mois à 130 000 médecins. C’est une solution plébiscitée par l’industrie.

Depuis un an, nous souhaitons élargir notre palette de services en aidant tous ceux qui ont des services numériques en santé et veulent pénétrer le marché et distribuer leurs solutions auprès des professionnels. Puisque nous avons construit une infrastructure permettant de le faire efficacement.

Comment fonctionne la messagerie sécurisée de Lifen, vers quels acteurs et pour quelles fonctions ?

Chaque fois qu’un praticien va faire une consultation, un examen, un acte médical, cela donne lieu à une transcription et un document est partagé au patient et éventuellement au médecin adresseur. C’est la base de la coordination médicale. Cependant, la complexité arrive quand ces documents sont à la fois produits par les médecins et un tas de logiciels adossés à des machines médicales et industrielles. Tout cela produit de la donnée, via une myriade de logiciels différents.

Comment saisir cette donnée-là et l’envoyer à tous les correspondants pour améliorer les parcours de soin ? D’autant plus que les émetteurs de cette donnée ne connaissent pas forcément les systèmes informatiques utilisés par les destinataires. In fine, auparavant, le seul dénominateur commun était le papier, l’envoi postal. La solution que nous avons conçue est innovante parce qu’elle vient se connecter au logiciel utilisé via le port de l’imprimante. Ce dernier est en réalité le seul dénominateur commun à tous les logiciels pour récupérer les documents. On adosse cela à une IA qui vient essentiellement lire les documents et restructurer l’information et la délivre en temps réel. L’utilisateur n’a aucune saisie à faire, seulement à valider les champs. Elle a l’avantage d’être excessivement flexible et simple à mettre en place, en quelques clics et de façon universelle.

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A quelles contraintes font face les plateformes de e‑santé aujourd’hui ? Comment y répondez-vous ?

On a dû créer une relation de confiance avec les établissements. Mais aussi créer des connecteurs et infrastructures entre leurs systèmes informatiques et nous qui nous permettent de faciliter le déploiement de solutions tierces.

Souvent, le problème d’une nouvelle solution en e‑santé est lié à l’intégration. Parce qu’un ensemble de contraintes – normales au demeurant – s’appliquent, en termes de sécurité ou de réglementation, mais aussi en termes de difficulté d’utilisation pour les praticiens. Un médecin qui n’a pas une minute à lui ne peut pas utiliser des dizaines de softwares différents. Une nouvelle solution ne crée pas de la valeur parce qu’elle répond à ces contraintes, elle le fait parce qu’elle facilite le parcours de soin, permet de comprendre une pathologie, répond à un cas d’usage donné grâce à l’IA, etc. Mais les applications restent tributaires de ces contraintes et ne sont souvent pas capables de les gérer, ce qui limite leur déploiement. Le coût et la complexité induites font que de nombreux services utiles n’arrivent pas à scaler et pénétrer le marché.

Selon vous, est-il nécessaire de fluidifier l’approche technologique du parcours du soin du côté des professionnels ?

C’est indispensable. Il faut comprendre qu’il y a une explosion des services de e‑santé et que celle-ci ne fait que démarrer. Dans les prochaines années, nous allons voir une multiplication de ces services. Ils seront de plus en plus spécialisés et seront, je le crois, remboursés par la sécurité sociale et les mutuelles.

Face à cela, l’hôpital, le médecin, le praticien est relativement démuni parce qu’il a déjà un parc informatique relativement complexe à gérer et n’a pas le temps ou les ressources d’intégrer des centaines de solutions. Le système est alors bâtard : si ces solutions sont mal intégrées, elles seront peu ou mal utilisées. Il manque une forme d’infrastructure intermédiaire entre ces différents acteurs pour faciliter la vie à tout le monde. C’est ce que l’on essaie de faire.

Prenons un grand hôpital, comme un CHU, qui a des dizaines, voire des centaines de services et d’unités différents. Cela nécessite des milliers d’applications différentes. Et bien souvent les services informatiques locaux ne savent même pas le nombre exact déployé. Si un patient vient à l’hôpital à la fin de son parcours de soin et demande l’effacement de ses données, l’établissement est incapable de les réunir. Tant qu’il n’y a pas une rationalisation de tout ceci, un contrôle véritablement centralisé, nous serons démunis. De la même façon, pour gérer les droits d’accès des praticiens, qui n’ont pas les mêmes accès et droits en fonction de leurs services, il faut un système centralisé. C’est une pièce manquante et essentielle au puzzle de la e‑santé.

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Dans le futur, qu’est-ce que cette digitalisation du parcours de soin va apporter aux français ?

Je pense, pour donner un peu de contexte, que l’on va vers une crise systémique et inéluctable du système de soin. Pourquoi ? Parce que nous avons d’un côté une démographie, en France, qui vieillit. Il y a de plus en plus d’octogénaires, mais pas plus de médecins, c’est mathématique. On parle de déserts médicaux, on sait que l’hôpital est en souffrance. On sait aussi que les pathologies chroniques s’accroissent.

Le système de soin est donc déjà en tension : nous sommes face à une explosion de la demande et à une offre de soin qui stagne. Soit le système périclite, soit on trouve des solutions. L’une d’entre elles, majeure, c’est le développement digital. Parce que cela va permettre de beaucoup mieux optimiser le temps du médecin et la prise en charge du parcours de soin. La digitalisation de la santé est un enjeu majeur de tous les pays occidentaux pour lutter contre ce problème systémique. Il faut arriver à faire mieux avec moins, et le numérique peut nous y aider.

Comment mettre en place des garde-fous nécessaires et rassurer le public vis-à-vis de la sécurité de leurs données ?

C’est une question essentielle dans ce que l’on fait et pour l’ensemble de l’industrie. A partir du moment où des centaines d’applications manipulent des données de santé, la surface d’attaque de pirates ou de fuites potentielles s’accroît.

Il y a beaucoup de manières de répondre à cela. Il existe des certifications de nature à rassurer le grand public, comme les certifications Hébergeur Données de Santé (HDS). Au-delà de ça, il faut s’assurer que l’on prend les précautions maximales pour protéger ces données. Une infrastructure intermédiaire entre les hôpitaux et les solutions logicielles, comme celle que nous essayons de proposer chez Lifen, permet aussi de diminuer les surfaces d’attaques et augmenter la sécurité en s’assurant que les applications n’ont accès qu’aux données dont elles ont besoin, de manière graduelle, plutôt que d’avoir accès à une grande quantité de données.

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