RÉALITÉ MIXTE

Florent Pelissier : Pourquoi et comment mettre en place un projet de réalité mixte ?

Des grands noms comme Airbus, Vinci ou encore Areva se sont déjà approprié la réalité mixte. Depuis son lancement il y a deux ans, l’ordinateur portable holographique HoloLens a trouvé sa place dans des scénarios d’usage liés à la formation, la maintenance assistée, l’aide à la production ou encore l’amélioration de l’expérience client.

 

 

Florent Pelissier
Florent Pélissier

Chef de produit HoloLens et réalité mixte, Microsoft France

 

 

Pourquoi mettre en place un projet de réalité mixte dans une entreprise ? Quels bénéfices en attendre ? Quelles sont les bonnes pratiques dont il est possible de s’inspirer ?
Florent Pelissier, chef de produit HoloLens et réalité mixte chez Microsoft France, répond à nos questions et nous livre ses conseils pour déployer la réalité mixte en entreprise.

 

HoloLens est un ordinateur holographique autonome. Il se présente sous forme d’un casque permettant de simuler des hologrammes dans le champ de vision de celui qui le porte. Sans fil, il permet à son porteur d’être mobile et de rester en prise avec le monde physique.

La réalité mixte, ce n’est pas uniquement pour les jeux vidéo ?

 

Florent Pelissier  : Pas du tout ! C’est avant tout destiné aux professionnels.  HoloLens est sorti depuis presque deux ans maintenant, nous avons donc le recul nécessaire pour définir quatre grands cas d’usages en entreprise.

 

Le premier cas touche à la formation et à l’apprentissage. Dans certains secteurs, comme le bâtiment ou la construction, le taux de rotation des équipes est parfois important, la formation des équipes représente donc un coût. HoloLens permet de le réduire en dématérialisant les lieux de formation. Plus besoin d’aller sur un chantier en haut d’une grue pour se former, avec le casque, on peut effectuer les mêmes manipulations que si l’on s’y trouvait, et ce, où que l’on soit.

 

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Aujourd’hui, on continue d’apprendre en 2D avec des manuels ou des écrans. Pourtant, l’immersion permise par la 3D permet d’obtenir un taux de rétention de l’information plus important (entre 75% et 90%, contre 10% avec un diaporama, selon le créateur de formation en réalité virtuelle Uptale). Le fait de réaliser les « vrais gestes » lors de la formation permet de les retenir plus facilement.

 

Nous avons plein d’exemples clients. Le fabricant de médicaments UPSA, notamment, travaille avec des machines de production assez complexes. Avant, les opérateurs apprenaient à les manipuler avec un manuel de 50 pages. Avec HoloLens, UPSA a pu dématérialiser ce manuel  en un tutoriel de 5 minutes !

 

 

De son côté, Airbus a carrément fait évoluer son business model grâce à la réalité mixte. Avec HoloLens, ils ont pu inventer un nouveau métier. Maintenant, avant de livrer un avion, ils peuvent former les opérateurs et les personnels navigants de la compagnie qui l’a acheté. A travers HoloLens, ces derniers découvrent le cockpit, l’agencement de l’appareil… En fait, tout ce qui va leur permettre d’être opérationnels, immédiatement. Ainsi, Airbus réduit le time to market pour ses clients, c’est-à-dire le temps entre la livraison et la mise en production d’un produit. Or, pour une compagnie aérienne, cela représente des millions d’euros, voire plus.

 

Le deuxième cas d’usage concerne la collaboration et la maintenance assistée. Imaginons que l’on ait besoin de l’aide d’un expert pour réparer un avion, une machine de production, un ascenseur… Avec HoloLens, quel que soit le lieu où l’on se trouve, un technicien peut contacter un spécialiste à distance, en passant un appel depuis Teams, et se faire guider lors de l’intervention. A distance, derrière son écran, l’expert voit la même chose que le technicien grâce à la caméra embarquée et peut donc lui donner des indications très précises (« Il faut appuyer là, débrancher ceci ou cela… »).

 

Le gain ? Le spécialiste des ascenseurs Thyssenkrupp, qui assure les opérations de maintenance sur les machines installées chez ses clients, estime que la collaboration à distance lui permet de réduire par 4 le temps d’intervention de ses techniciens.

 

 

 

La maintenance assistée est également intéressante dans les environnements dangereux. Je pense notamment aux centrales nucléaires de Framatome (anciennement Areva NP).  A vec HoloLens, les techniciens ont accès à toute la documentation sur le terrain et peuvent faire appel à des experts métiers via le casque, tout en gardant une certaine liberté de mouvement. Ils passent alors moins de temps au cœur des réacteurs.

 

Autre exemple. En 2017, le professeur Thomas Grégory a réalisé une opération de chirurgie de l’épaule. En amont, il avait scanné le corps de la patiente en 3D avec un IRM, notamment les os de l’épaule. Ainsi, quand il a fallu positionner la prothèse, grâce à HoloLens, il a pu bénéficier d’informations supplémentaires, pour lui permettre d’être plus précis dans son geste.

 

 

 

La santé est d’ailleurs un secteur assez moteur sur le sujet. Dans ce secteur, il n’y a pas de place pour l’erreur. Avec la réalité mixte et HoloLens, les chirurgiens et étudiants en médecine peuvent préparer et répéter les bons gestes sans avoir peur de se tromper !

 

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Le troisième cas d’usage porte sur les parties aide à la production  et design. Aujourd’hui, il y a encore beaucoup de secteurs – la construction par exemple – qui travaillent sur des maquettes physiques. Passer à des maquettes sous forme d’hologrammes permet de voir la même chose à plusieurs et à distance, et donc de prendre des décisions plus facilement.

 

Renault Trucks est un exemple concret. Ce poids lourd, spécialisé dans les véhicules industriels et utilitaires, fabrique des moteurs de camion et fait du contrôle qualité à la fin de sa chaîne de production. Avant, ce contrôle était effectué par un opérateur qui disposait d’un manuel avec des centaines de ligne à cocher. Aujourd’hui, quand un moteur arrive pour le contrôle, l’opérateur enfile HoloLens. Il voit alors un moteur en 3D parfaitement réalisé se superposer au moteur qu’il doit vérifier. Il constate alors plus facilement les défauts et peut cocher rapidement sa checklist. C’est à la fois beaucoup plus fiable et beaucoup moins fatiguant.

 

Cet exemple permet de soulever un point important : souvent, les employés qui travaillent sur le terrain – les cols bleus ou firstline workers – sont les grands oubliés de la transformation numérique des entreprises. Pourtant, ils représentent près de 80% des effectifs. Les dispositifs comme HoloLens permettent de « raccrocher » cette population à la vague numérique.

 

 

Enfin, le quatrième cas d’usage, c’est tout ce qui est du ressors de la communication et de l’engagement client : comment on se sert de la réalité mixte pour maximiser l’impact d’un produit, renforcer l’image d’une entreprise et se démarquer de la concurrence.

 

Un bon exemple est celui de Rémy Martin. Ce spécialiste des bouteilles de cognac haut de gamme ne veut pas d’une expérience « classique » en magasin. Ce qui l’intéresse, c’est de raconter une histoire sur la marque. Alors, quand des clients pénètrent dans un magasin Rémy Martin, on leur fait enfiler un HoloLens afin qu’ils visualisent une animation qui leur permet de découvrir la marque et son histoire. Me client est invité à s’approcher d’une table en 3D couverte d’une maquette topographique qui explique où se situe la Charente, comment le cognac est distillé, quelles sont ses senteurs… L’objectif est de montrer aux consommateurs que Rémy Martin est « enraciné dans l’exception ».

Le résultat ? Un très bel engagement puisque Rémy Martin a constaté une augmentation de 12% du nombre de bouteilles vendues.

 

 

En fait, ce qui est intéressant avec HoloLens c’est que, contrairement à la réalité virtuelle, le client n’est pas totalement immergé, le vendeur peut continuer de lui parler et voit l’expression sur son visage. Autrement dit, l’échange n’est pas interrompu.

Toutes les entreprises peuvent‐elles se mettre à la réalité mixte ?

 

Se lancer dans la réalité mixte implique de disposer de compétences bien spécifiques. Développer une application métier en 3D, ce n’est pas du tout la même chose que de développer un site web ou une application pour smartphone. Il faut que les entreprises aient dans leurs effectifs des gens qui maîtrisent le développement 3D, comme par exemple le moteur Unity 3D qui est à la base de la plupart des applications HoloLens. C’est loin d’être évident : souvent, les entreprises ne disposent pas de ce type de compétences. C’est pour cela que, dans la majorité des cas, elles font appel à un partenaire pour le développement. En France, ils sont déjà très nombreux à être membres de notre programme dédié. Beaucoup de ces partenaires viennent d’ailleurs du monde du jeu vidéo, dans lequel on fait de la 3D depuis déjà une quinzaine d’années.

 

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Ensuite, pour se lancer, il faut être mature dans sa réflexion sur le sujet. Certains secteurs ont pris de l’avance, comme l’industrie, et plus particulièrement l’aéronautique, l’automobile et la construction. Souvent, les entreprises de ce secteur ont déjà un patrimoine 3D. C’est donc plus facile pour elles d’entreprendre ce type de projets, alors que, si elles devaient partir de zéro, les coûts du projet seraient logiquement plus importants.

« 87% des entreprises déclarent actuellement explorer, piloter ou déployer des projets de réalité mixte »

 

La réalité mixte a également un fort potentiel dans le domaine de l’architecture : architectes et designers peuvent superposer des plans holographiques sur un site physique et ainsi explorer des bâtiments ou des pièces avant même qu’elles ne soient construites.

 

 

 

D’autres secteurs, comme la banque ou la finance se sont moins penchés sur le sujet, tout simplement car il y a moins de cas d’usage possibles. L’éducation commence à prendre conscience de l’intérêt d’HoloLens. Je pense notamment au programme Holo‐Math de Cédric Villani. Le lauréat de la médaille Fields 2010 ne  veut plus coucher des équations sur le papier, il veut faire comprendre des notions comme le mouvement brownien (description mathématique du mouvement aléatoire d’une particule) avec la réalité mixte.

 

Cédric Villani, lauréat de la médaille Fields 2010

 

Enfin, selon une étude Havard Business Review, 18% des entreprises voient la réalité mixte comme un vecteur d’accessibilité – un usage qui, à l’heure actuelle n’est pas encore communément déployé.

Comment faire pour s’y mettre ?

 

Comme dans tous déploiement d’une nouvelle technologie, il faut partir du cas d’usage : est‐ce que je veux améliorer la productivité de mes opérateurs sur le terrain ? Réduire le processus de production de tel ou tel élément de mon entreprise ? Donner une dimension collaborative à des prises de décision ? Et il faut bien sûr se demander si HoloLens est la meilleure techno pour répondre à ce cas d’usage. Cela dit, pour une entreprise qui souhaite expérimenter la 3D, HoloLens présente de nombreux avantages : un seul terminal (pas besoin d’un PC en plus), pas de fil, un setup simple qui ne nécessite pas de capteurs externes… Le dispositif permet vraiment de rester en prise avec le monde réel et ne créée pas de motion sickness, comme c’est parfois le cas avec la réalité virtuelle.

« Il est essentiel d’avoir une bonne compréhension du risque, de l’engagement, du temps, et des ressources nécessaires, et de s’assurer que le cas d’usage que l’on vise est suffisamment mature. »

 

Toutes ces questions préalables, c’est la partie cadrage, qui dure de quelques jours à quelques semaines, et lors de laquelle on va parler avec les métiers et les collaborateurs sur le terrain, étudier le ROI… Soit les entreprises le font elles‐mêmes, soit elles se font accompagner par un prestataire comme Microsoft. Dans ce cas, à l’issue de cette phase de cadrage, nous les orientons vers les bons partenaires, ceux qui ont déjà des références qui correspondent au cas d’usage visé.

« Le conseil que je donnerai est d’impliquer dès le début toutes les parties prenantes, notamment la direction et les métiers. Il ne faut pas que ça soit un projet embryonnaire d’un côté et qu’après seulement, on commence à en parler aux autres. »

 

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Une fois la réflexion terminée, on crée un POC (proof of concept), en définissant une population ou des établissements cible, et en commençant à développer une application métier. A ce stade, le projet reste relativement simple, puisqu’il n’est pas nécessaire de connecter l’application à l’ensemble de l’IT de l’entreprise. Après, si tout se passe bien, on passe à la partie pilote, en étendant le nombre d’HoloLens, d’utilisateurs et/ou d’établissements.

 

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C’est à ce moment qu’on peut commencer à intégrer l’application de réalité mixte à l’ERP ou au CRM de l’entreprise. Imaginons un technicien qui utilise HoloLens sur le terrain pour réparer un moteur. Une fois l’opération terminée, si son application est connectée à l’ERP, il peut directement renseigner le back‐office afin que toute l’équipe puisse suivre l’avancée de son travail en temps réel.

 

Vient ensuite évidement la phase de déploiement massif, avec l’intervention de toutes les parties prenantes : la direction qui va piloter les budgets et communiquer sur le projet, l’IT qui va vérifier que tout est bien sécurisé et bien managé et bien sûr, les équipes métiers qui vont utiliser HoloLens au quotidien.

 

 

On arrive aujourd’hui à mesurer l’apport de la réalité mixte dans les entreprises. Nos clients – Airbus, Areva, Vinci… – nous partagent déjà des retours positifs. Le ROI peut être financier, comme c’est le cas pour Rémy Martin qui vend davantage de bouteilles, ou toucher à la productivité : selon une étude Forrester, l’expertise à distance permet d’accomplir une tâche complexe deux fois plus vite !

 

Ne pas se lancer, c’est risquer d’avoir un train de retard. En fait, on peut comparer l’adoption de la réalité mixte avec le passage à la mobilité. Il y a quelques années, on hésitait encore à donner des smartphones et des tablettes aux collaborateurs et on les cantonnait à des bureaux fixes. Aujourd’hui, la plupart des personnels grands entreprises sont équipés pour travailler depuis n’importe où : chez un client ou un partenaire, dans les transports en commun… On peut tout à fait faire le parallèle !